On voudrait pouvoir s’abriter derrière des toujours et des jamais. Penser aujourd’hui qui nous serons demain, sans réaliser qu’il nous est impossible de nous envisager demain avec notre mental d’aujourd’hui. Comment enfant aurions-nous pu anticiper l’adolescent que nous serions, l’adulte que nous deviendrions ? Comment pourrions-nous prévoir, aujourd’hui, nos comportements de demain ?  Comment ne pas sentir que c’est impossible ? On ne peut pas envisager ce qui est inenvisageable. Or qui nous serons demain est impossible à augurer.  Car nous nous façonnons chaque jour au gré des événements qui nous traversent. Il nous est impossible aujourd’hui de dire que nous nous passionnerons pour le ski si nous n’avons jamais eu l’occasion de nous y essayer. Nous ne pouvons que nous passionner pour l’image que nous en avons. La réalité est toujours tellement plus contrastée.  Sommes-nous devenus un adulte ou plusieurs ? Notre personnalité s’écrit-elle au singulier ? Sommes-nous le même depuis le début de notre âge adulte ou avons-nous évolué ? Sommes-nous le même chaque jour à chaque instant ? Sommes-nous toujours fidèles à nos valeurs ?  N’arrive-t-il jamais que nous nous surprenions nous-même ? Qu’un de nos comportements ou réactions face à un événement nous déconcertent ? 

Demain nous penserons en fonction de l’être que nous serons devenus, en fonction des nouvelles expériences et compréhensions acquises sur nous-même autant que sur la Vie.

Vouloir croire que nous « maîtrisons », « contrôlons » notre vie de bout en bout est un leurre.

Vouloir croire que nous pouvons décider aujourd’hui, qu’à peine commencer une expérience, ou à peine terminée, nous voudrions qu’elle dure  toujours ou à l’inverse que plus jamais nous ne voudrons nous y essayer, c’est un peu croire que les expériences sont faites pour nous apporter la satisfaction que nous y recherchons et de nous y installer sans surprise, sans évolution. Que serait la Vie et que serait notre vie, leur intérêt si nous savions exactement à la seconde près tout ce qui va s’y passer, sans rien à apprendre, à découvrir ?  On se donne l’illusion et l’on passe notre temps à lutter pour que les choses soient autres que ce qu’elles sont réellement plutôt que d’accepter de découvrir ce qu’elles nous proposent.

On voudrait que tout dure toujours, ou n’arrive plus jamais. On voudrait être sûr, pour palier notre peur de l’inconnu.  

En fait les choses en elles-mêmes sont elles autres choses que ce que nous voyons d’elles ? Expriment-elles autres choses que ce qui vibre en nous ? Sont-elles autres choses que le reflet de ce que nous sommes au fond ?

N’est-ce pas pour cela que les choses surviennent dans notre vie. Pour que nous apprenions qui nous sommes vraiment ?

Parfois, on cherche un lieu dont on a oublié une partie du chemin qui y mène. Alors on essaie de tourner ici ou là. On s’en amuse. A chaque faux pas nous profitons pour découvrir de nouvelles choses. C’est ainsi que nous devrions aborder la vie.

On se propose une option, on forme un projet, sans s’attacher au résultat. Bien sûr il s’agit de quelque chose qui nous plait, et on pose tous les actes nécessaires à sa réalisation, tout en  restant dans le détachement lié à la découverte, comme lors d’une expérience scientifique, en quelque sorte. L’important réside dans la ou les découverte (s) sur nous-même, sur notre vie et sur la Vie aussi, pas la finalité du projet en elle-même.

Or nous faisons l’inverse. Nous tentons de traiter la vie comme certains propriétaires pressés promènent leur chien en le trainant sans respecter son besoin ou ses envies de pauses. La promenade du chien se termine en « traînade » du chien. Un peu comme s’il s’agissait d’un jouet attaché à une corde que l’on tire. On le sort pour son bien à condition que ce soit à notre rythme et qu’il n’exprime d’autre besoin que de nous suivre.

Nous sommes là pour écouter la Vie. Ce qu’elle a à nous révéler, d’elle-même, de nous. Nous sommes là pour retrouver la toile vierge de notre naissance pour pouvoir appréhender le monde avec nos propres gouts, nos propres choix, le regarder avec nos yeux lavés de toutes suggestions. En silence en somme. Le nôtre. Sans attentes aucunes. N’avons-nous pas compris que nous sommes de passage et que quoi que nous fassions, nous passerons ?  Pensons-nous être là pour répéter à l’envi, sans même en avoir conscience, ce que chacun fait, dit, pense, sans y apporter ce que chacun de nous est dans sa singularité ? A quoi bon que nous soyons si nombreux si c’est pour dire et faire la même chose comme un seul homme ? Répéter sans penser, sans y penser. Qui sommes-nous par-delà les clichés qui ont illustré notre vie depuis notre naissance ?

Nous ne sommes pas là pour répéter à l’infini les mêmes expériences. Nous sommes là pour découvrir. Or, on ne peut rien découvrir un lieu si on arrive en se disant qu’on le connaît déjà par cœur pour y être déjà venu un jour lointain. Les commerces ont sans doute changé, les maisons  repeintes, d’autres sont tombées en ruine… Il en va de même de notre vie. Il y a les choses que nous avons nouvellement adoptées, celles que nous avons abandonnées. 

Nous ne pouvons pas imaginer que nous serons le même demain sauf à penser que nous ne sommes plus vraiment, que nous n’avons plus rien à apprendre, plus rien à découvrir, que nous sommes un être fini.  Cela ne se peut avant la fin de notre vie, de notre dernier souffle.

La Vie est mouvement perpétuel. La Vie est infinie, nous sommes la Vie. Nous ne sommes pas là pour plier la vie à nos exigences changeantes, nous sommes la pour l’accueillir, avec curiosité pour nous accueillir nous-même.

Texte et photo – Angélica Mary.

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