Je lis et entends un peu tout et son contraire sur la situation actuelle, ses causes, les possibles responsabilités des uns et des autres, le confinement, la révolte des uns, la résignation des autres. Les rappels à l’ordre, les appels à la rébellion d’un genre ou d’un autre, les appels au respect des consignes…

A quoi cela sert-il au juste toute cette agitation ?

Que vous dire ?

Je me sens loin de tout cela, si loin.  Je me sens en paix. Tellement en paix. J’aimerais tant la partager, contaminer le plus grand nombre de cette félicité.

Peut-être parce que j’ai déjà vécu le confinement volontairement, sans menace virale, loin de tout pendant quatre mois. Deux mois en compagnie, deux mois totalement seule en un lieu dont je ne parlais pas la langue, et dont la densité de population est d’un habitant au kilomètre carré.

Dans l’intimité de la forêt, au sein de son accueil bruissant de vies invisibles ou presque, de ses senteurs, de ses rythmes.

Alors le confinement de ce jour ne me contraint pas, car je l’ai choisi loin de tout. Une chance que certains n’ont pas, et dont d’autres ne veulent surtout pas. Une de mes amies me dit qu’elle en mourrait si elle devait passer plus de trois jours en pleine campagne. 

Personnellement, c’est au milieu de nulle part que je me sens « être ». Dans le silence qui me ramène à mon essence. Le silence qui me permet de faire l’inventaire de mes émotions à distance. Je les regarde, les observe, les goûte en sachant que toutes m’habitent et que je choisis l’intensité avec lesquelles je les vis. Je peux convoquer comme nous tous, à loisir, la colère en sachant qu’elle est mal dirigée le plus souvent, rarement justifiée et qu’elle cache un mal-être sur lequel je peine à mettre des mots, du sens. Ou je trouve plus simple sur l’instant de rager contre quiconque ou quoi que ce soit plutôt que de progresser en conscience. Je sais que la joie peut venir de manière incongrue, eu égard aux circonstances du moment, si et seulement si l’on reste à la surface des choses, sans distance vis à vis du théâtre de nos vie.

Car oui, je l’avoue je ressens de la joie. J’aurais pu céder à la peur. Mais non.

Si je considère la Vie et non plus ma vie, alors la joie est toujours de circonstance autant que l’émerveillement.

La Vie, cette magie qui fait renaître le printemps. La Vie qui fait que je suis là, vivante, debout à me tricoter une vie qui n’a pas vraiment de sens, tel un jeu d’enfant qui s’invente et se réinvente un monde à chaque instant.

Oui, le silence est cette magie qui nous permet la distance avec toute chose. Indifférence diront certains de manière hâtive.  Pouvons-nous cependant dire que nous sommes soucieux de la Vie et du monde quand on regarde l’état dans lequel il est aujourd’hui ? S’interroge-t-on sur l’origine du bien-être habituel de notre quotidien ? De ce que nous mangeons, buvons, achetons ? S’interroge-t-on sur notre contribution à l’état du monde actuel ? S’interroge-t-on sur ce que nous pourrions mettre en place pour apporter le changement que nous disons appeler de tous nos vœux ? Est-ce cela se soucier du monde ? Je n’en veux pas, très peu pour moi.

Le plus souvent, le changement que nous attendons et juste d’avoir plus individuellement que ce que nous avons déjà collectivement de manière outrancière. S’interroge-t-on sur le prix de « ce plus » pour le monde, pour les jeunes générations ?

S’interroge-t-on sur la façon dont les changements du monde pourraient survenir ?  Est-ce cela se soucier du monde ? Pas pour moi en tout cas.

Et si la distance avec le carrousel de nos vies était précisément l’espace nécessaire pour s’interroger sur tous ces points et peut-être d’autres encore ?

Ne serait-ce pas là la meilleure façon de se soucier du monde ? De la façon, des conséquences, des troubles, de l’inconfort temporaire auxquels nous aurions à faire face pour  un vrai changement du monde, celui auquel nous prenons part chaque jour ?

Il est comme une dent qui fait mal. On n’en peut plus mais on répugne à s’en séparer.

Qu’adviendrait-il à la place ? Le plus souvent râler nous suffit, l’inconnu nous effraie tellement.

Si le confinement, au-delà de nous couper plus ou moins de l’extérieur nous invitait à entrer dans notre silence pour entendre nos questionnements et tenter d’y répondre ?

S’il était temps de regarder nos choix et de les repenser ? Non pas de regretter, nous avons fait  ce que nous pouvions en fonction de là où nous en étions au moment où les choses se sont présentées à nous. Cependant aujourd’hui, avec cet arrêt sur image de nos vies affolées, si on prenait ce temps d’arrêt pour un réel face à face avec soi-même ? Si on cesser de chercher ailleurs des coupables pour se tourner vers notre intérieur, faire le bilan de ce qui est et de ce à quoi nous aspirons ? Si on profitait de ce temps béni pour réfléchir à construire un monde qui ressemble vraiment à nos aspirations profondes « d’être » plutôt que de bourdonner et se cogner comme des mouches contre les vitres de nos vies échouées ? Que voulons-nous après cet intermède ? Prenons-nous seulement le temps d’y penser ? Combien de temps faudrait-il que nous soyons contraints à l’arrêt pour y réfléchir vraiment ? Pour que cela dépasse nos mots et nos intentions ?

Je l’avoue, je regarde cette agitation, ces critiques des uns et des autres, ces jugements à l’emporte-pièce, ces « coups de gueule », avec circonspection et n’y participe pas. 

Aucun de nous n’a choisi cette situation, pour autant, chacun choisit la réponse qu’il y apporte.  Une réponse pleine d’anxiété et de révolte, ou une recherche de sens et de paix.

Il est vrai aussi que j’ai acquis la certitude que  mon corps est une chrysalide. Le jour où je le quitterai, de chenille je deviendrai papillon. Sans être pressée, je ne m’en inquiète pas.  Alors, oui, le virus ne m’affole pas. Pas plus que de conduire une voiture en sachant le nombre d’accidents de la route.  En fait si je devais m’affoler ce serait plutôt de notre inconséquence.  De notre résistance à élargir notre champ de conscience pour élargir d’autant nos vies. Car oui, curieusement, à mesure que je progresse chaque jour sur la voie que je me suis choisie, je m’aperçois que l’intensité de la vie ne réside pas dans le faire à tout crin, et dans « l’avoir » encore moins. L’intensité de la vie se trouve dans la conscience d’être la Vie. Alors soudain on s’expanse.  On ne passe plus à travers les choses sans les voir ni les sentir. On goûte chaque respiration,  chaque son entendu, écouté. Chaque silence devient plein de lui-même, chaque regard voit vraiment jusqu’à presque toucher ce qu’il voit. Être présent à chaque instant donne une intensité nouvelle à toute chose, lui donne la saveur de la Vie. Vivre c’est être conscient d’être la Vie-même. Être.

Je suis en paix.  Je mets ce temps de pause  à profit pour tenter de trouver des solutions pour un demain lumineux dans un monde d’Amour et de paix.  Tous ceux que cela intéresse peuvent se manifester. Plus il y a d’intelligence autour d’une table, plus on avance.

De tout cœur vous souhaite de goûter la grâce d’être en paix avec vous-même et avec le monde.

Texte et photo – Angélica Mary

Photo prise « Au sommet du monde » – Kilpisjärvi – En pays Sami – Cercle polaire 

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