Parfois on me parle d’un événement du passé. Cela me procure toujours une surprise, un mouvement d’arrêt. Un peu comme au moment d’une rencontre fortuite avec une personne qui demande son chemin dans une langue étrangère. Une fraction de seconde on se demande ce qu’elle nous dit avant de comprendre qu’elle ne parle pas notre langue et de chercher le meilleur moyen de la renseigner. Puis on reprend notre chemin.

Soudain je comprends qu’on évoque un souvenir auquel j’ai participé en son temps. Un autre temps. Presque une autre vie. Assurément une autre vie. Une part de moi aujourd’hui défunte. 

Mon désintérêt est d’une telle évidence que je refroidis l’air autour. C’est beaux les souvenirs me dit-on, comme à regret que je ne participe pas à l’engouement. Oui sans doute était-ce bien.  Mais ce n’est plus et aujourd’hui a tant à me dire, pourquoi passer à côté ? Pourquoi lui préférer hier ?

Alors je m’absente au propos, et retourne à ma présence à l’instant.

Au passage,  je m’interroge. Suis-je étrange ? Indifférente à tout ? Anormale ? Non assurément. J’ai simplement trop à faire à jouir de chaque instant, là, maintenant.

La qualité de l’air, les sons, les parfums, les couleurs. Le carrousel de mes émotions. Être présente requiert tout mon temps. Je ne peux plus rien faire d’hier, ni le regretter, ni l’aimer plus qu’au moment d’hier.

Bien sûr je n’ai pas oublié, simplement je n’y pense pas.

Cela ne revêt plus aucun intérêt pour moi. Un peu comme un vêtement que je ne porterais plus. Je n’y pense plus. Je l’ai donné il y a longtemps. 

Tout comme demain. Que sera demain ?  Ce que j’ai imaginé ? Programmé ? Ou toutes autres choses ?  Je l’ignore.  Le temps m’a appris à ne pas me fier à ce qui est planifié, car tout peu changer d’un instant à l’autre. Alors une fois que j’ai fait ce que je devais, ou pensais devoir faire, je reviens à maintenant.

Ce qui doit advenir adviendra que je reste la tête entre les mains toute la journées, que j’interroge le marc de café, ou reste des heures le regard perdu à la fenêtre.

Alors je laisse la vie faire son œuvre et m’occupe du présent.

Ce qui me prend toute entière, c’est ce que j’entends, là, en ce moment. Ce que je vois, ressens. Cette émotion sur le visage de ceux qui m’entourent, les mots qu’ils disent. Je les écoute en silence pour n’en rien perdre. Leurs sourires, leurs rires, je ne veux pas m’en souvenir. Je veux les vivre en temps réel. M’en imprégner toute entière jusqu’à devenir une part de ces sourires, de ces rires, de ces mots. Les sentir vibrer dans ma chair. 

Je m’offre aussi souvent cette présence pleine et entière à moi-même et c’est ainsi que j’ai expérimenté que le temps n’existe pas. Le temps d’un instant, j’étais hors du temps. Etrange et fabuleuse sensation.

La magie de chaque instant me saisit. Depuis que j’y prête toute mon attention, je m’aperçois que chaque instant est différent et parfois moi aussi. L’air, pour commencer. Tout est immobile, presque figé dans l’absence de vent et la tiédeur de l’ombre. Puis soudain, le vent se lève. Les feuilles bruissent, à peine une légère fraicheur. 

Puis de nouveau tout devient immobile, paisible. Avec la chaleur de l’après midi, l’air se charge de parfums. Je m’en repais et m’en « re-paix ».  Il y a des heures auxquelles les fleurs expriment leur senteur, d’autres où elles restent silencieuses. 

Comment le saurais-je si je cours partout en parlant d’hier où si je m’inquiète de 

demain ?

Que peuvent changer mes inquiétudes, mes fausses certitudes, mes croyances  à ce qui adviendra ? 

Vu de l’extérieur, on pourrait penser que rien ne se passe. Mais c’est faux. Chaque instant est nouveau, porteur de sa propre magie. Car oui, la Vie est un miracle à elle seule qui s’exprime d’instant en instant.  Chaque instant est une vie toute entière, une éternité. 

Seul l’instant, chaque instant m’appartient à l’instant où je suis présente. Je peux vivre chacun à ma convenance, à l’instant ou il se présente, à la seule condition que je sois au rendez-vous. 

Je vis chaque fois que je sais que je respire, chaque fois que je suis très précisément là où je suis, offerte à ce qui s’offre à moi avec toute l’intensité dont je suis capable.

C’est à ces moments là que je suis vivante. Ainsi j’exprime la Vie et la Vie s’exprime en moi.

Texte et photo – Angélica Mary

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