Le temps

Le temps, celui qu’on ne prend pas et s’en trouve à jamais perdu.  

Le temps est devenu une des valeurs les plus rares. Est-ce pour autant qu’il est devenu précieux ? Les choses ont la valeur qu’on leur accorde. Or,  lui accordons-nous de la valeur, de l’intérêt ? Prenons-nous soin du temps ? Acceptons-nous d’en jouir pleinement ?  Avons-nous à cœur de nous en offrir ?

Qui parmi nous a déjà répondu à quelqu’un : « non, je ne suis pas disponible demain. J’ai prévu de jouir du temps, de le laisser totalement libre, vierge de tout engagement, pour vivre chaque minute en présence, face à moi, à mon ennui s’il le faut. Demain, je ne suis là pour personne. Je m’offre le temps de m’appartenir. »

Nous n’avons pas le temps. Cette petite phrase revient en boucle à chaque bouche. On se convainc de sa réalité. Est-ce bien juste ? Sommes-nous nés pour occuper notre temps jusqu’à saturation ?  Il en va du temps comme de l’argent. Nous l’utilisons à ce que nous considérons avoir de l’intérêt pour soi.  Rien n’est vraiment cher ou bon marché. Chaque chose peut être « en » ou « hors » budget.  On peut s’offrir une chose hors budget en se justifiant de mille manières, ou juger trop chère une chose qui manque singulièrement d’intérêt pour soi.  Il en va de même pour le temps. On trouve toujours celui de passer, ou « tuer » le temps qu’on ne veut pas ou ne sait pas vraiment prendre, au sens de jouir de chaque minute au sens, de sentir, voir passer chaque minute. De la savourer.  Le plus souvent on occupe son temps,  peut-être par quelque chose qui nous donnera de la valeur, de l’importance. N’avoir pas le temps est très tendance. Être débordé au travail, c’est se sentir important, professionnel, presque indispensable. C’est participer activement à la bonne marche de la société, que l’on honnis souvent par ailleurs. C’est être impliqué, intéressant. Avoir du temps est presque suspect. C’est  être inutile, ou ne pas savoir s’occuper…. Nous avons contribuer à bâtir une société du  « faire et de l’avoir », dans laquelle le temps « d’être » n’existe pas.

Est-ce par peur de se retrouver face au vide auquel on s’identifie ?

Est-ce par peur de n’être rien ? Est-ce pour fuir notre éphémérité que nous passons notre vie à toute vitesse, sans prendre le temps d’en jouir, de la vivre, de la respirer ? Brûler notre vie est-il en profiter ? Pourtant cette société peut nous rejeter demain. Plus le temps d’attendre que nous ayons rempli notre tâche, même bien. Le temps c’est de l’argent, la qualité coûte cher. Et puis avec le temps on est peut-être devenu moins rapide, plus fatigué, malade, vidé de notre énergie de faire sans être autre chose qu’une pièce interchangeable de l’engrenage, de faire en dépit de tout sens, de nos sens… 

Prendre le temps d’être.

Être quoi, être qui ? Si on ne fait rien, aux yeux de la société, à nos propres yeux aussi, on est rien.  On perd son temps, alors même qu’il s’agit de le prendre justement pour ne pas le perdre, pour être, pour se sentir vivant.

Quand on commence à se programmer du temps totalement libre, du temps de vide, alors nos résistances commencent à affluer.  Ce temps, que nous n’allons pas occuper, alors que nous disposons de si peu d’espace de liberté. Il y a tant de choses que nous n’avons pas « eu le  temps de faire » alors que nous « devons » les faire.  Il est tant de choses que nous avons envie de faire et « n’avons pas le temps » de faire.

Récemment, deux proches sont partis en vacances en un lieu où faire n’était pas une option. La seule chose possible était précisément de prendre le temps à bras le corps et d’apprivoiser cet espace de vide. De boire leur ennui jusqu’à la lie, de le dépasser pour enfin être dans l’instant, dans sa douce respiration.  Une vraie « pause ».  Ils ne l’avaient pas anticipé et  en on souffert un peu. C’est à leur retour qu’ils en ont recueilli le bénéfice.  Une autre vision d’eux-mêmes, de la gestion de leur quotidien, de leurs priorités…

Prendre le temps est la seule véritable urgence.

Le temps, de se poser, de savoir après quoi on court. Le temps de savoir qui nous sommes, ce qui nous anime.  Le temps de respirer, de vivre, de s’émerveiller, d’aimer. Le temps d’être présent à soi pour pouvoir offrir notre présence à l’autre, aux autres. Le temps de savoir quel monde nous voulons. Cette société que nous contribuons chaque jour à bâtir est-elle conforme à nos souhaits ? Comment faire pour qu’elle nous ressemble davantage ? Comment faire pour léguer un monde meilleur à nos enfants ?  Et si cela passait par prendre un peu de temps ? Celui de savoir qui on est, ce que nous souhaitons. Comment bâtir un monde qui nous ressemble quand on ignore qui on est ?  Prendre le temps de nous ennuyer un peu pour découvrir ce qui se dérobe à nos yeux, à notre compréhension, pour renouer avec notre essence et nos sens, pour stimuler notre créativité pendant qu’il est encore temps.

Prendre le temps est toujours un choix. Choisir, c’est accepter de renoncer à ce qu’on ne choisit pas. Cela revient à se demander ce qui est vraiment important pour soi. Et pour répondre à cette question, il faut s’accorder du temps. Prendre son agenda, et s’accorder dix minutes le premier jour, sans téléphone, sans parler, sans rien faire,  sans rien écouter. Juste le temps et le silence autour. Soi avec soi. Puis le deuxième, prendre vingt minutes, puis trente minutes, pour se familiariser doucement avec cet espace inconnu, avec cet être inconnu, Soi.  Chaque jour s’accorder du temps un peu plus… puis un jour s’accorder tout un jour. Après l’inconfort de nos résistances et de nos peurs, alors on se rencontrera enfin soi-même.  Alors on pourra mettre plus que des mots sur ce qu’est l’expérience d’ « être ».   On sentira, tout au fond de soi, et partout autour, ce qu’est « être ». On pourra enfin se familiariser dans un même élan avec notre impermanence et notre éternité. On pourra sentir enfin ce qu’est l’amour et sa puissance en soi pour tout ce qui « est. »

Alors, on pourra penser et bâtir un monde qui nous ressemble, car on se sera vu 

soi-même, on se sera appris soi-même.

Enfin nous « serons » et nous le saurons.

Être, juste être.

Texte et photo – Angélica Mary

Photo – Ethiopie – 2017

Pin It on Pinterest