Les définitions enferment et pourtant elles semblent tellement appréciées. Chacun dans son désir d’être reconnu, confirmé, rassuré dans ce qu’il est, autant qu’exonéré de toute responsabilité dans ce qui le blesse, dans ce qu’il considère comme des ratages, tente de se justifier en s’identifiant à une définition séduisante.  Ainsi partout fleurissent les descriptions de la femme, tour à tour, « sauvage, guerrière, sacrée, intelligente, éveillée, réveillée… » On dépoussière le modèle de la princesse charmante, alanguie, reine de la broderie et du dévouement à son prince et on l’agrémente à une sauce nouvelle, plus sexy et tout aussi réductrice et intransigeante. Les hommes ne sont pas épargnés. Après qu’ils aient du se conformer à un modèle de virilité aujourd’hui partiellement dépassé, en tout cas régulièrement remis en cause autant par eux-mêmes que par nous les femmes, ils s’imposent de nouveaux modèles, « un vrai homme, un homme amoureux, un guerrier etc … »

Sous couvert d ‘évolution vers une vie en conscience, on invite chacun à se conformer à un modèle actualisé se qui est en total opposition avec une vie en conscience.

S’ouvrir à une vie en conscience, c’est renoncer à se définir et plus encore à se laisser définir.  C’est se libérer de tout diktat sociétal visant à être reconnu par autrui, pour se reconnaître soi-même et s’accueillir tel qu’en soi-même.

Être en conscience n’est pas une constante. On peut l’être sur bien des points et se heurter à d’autres. De même, on peut rechuter parfois sur des aspects qu’on pensait pourtant intégrés. Les nouvelles définitions tout aussi aliénantes que les précédentes proposées aux femmes, définissent dans un même élan l’homme apte à aimer ce genre de femmes et  se proposent ainsi de nous offrir une réponse simpliste à nos déboires amoureux.  La femme qui acceptera avec enthousiasme de se reconnaître dans ces définitions se mettra une pression folle chaque fois qu’elle s’apercevra qu’elle échoue à ressembler en tout point au modèle, et si elle n’en a pas conscience, accusera l’homme, voire les hommes de ne pas être à la hauteur, ou pas prêts à côtoyer cette nouvelle génération de femmes exceptionnelles. Les hommes de leur côté font la même chose. Ils tentent de se convaincre qu’ils collent aux nouveaux concepts tendances de l’homme et recherchent ou attendent  cette femme d’exception dont la description nourrit leurs fantasmagories. Le pire est sans doute que chacun, femmes et hommes confondus, observera, quand il ne sera pas carrément à l’affût, le moindre signe, la faille, apportant la  preuve que l’autre n’est pas conforme au modèle vanté au moindre désaccord.  Ainsi un terme sera mis à la relation qui aura été en passant la grande oubliée de l’affaire et chacun restera dans sa solitude expliquant que celle ou celui qui leur conviendrait n’existe pas. Autrement dit, ils sont trop bien, trop avancés pour le commun des mortels. 

N’est-ce pas plutôt une façon de se retrancher derrière la peur de souffrir ? Vivre est dangereux, on en meurt tous un jour.  Est-ce une raison pour renoncer à vivre ? Aimer peut faire souffrir et nous le savons tous pour avoir fait l’expérience d’épisodes douloureux. Est-ce une raison pour oublier les moments joyeux  et renoncer à aimer ?  Nous sommes des êtres à la fois semblables et différents. Nous sommes, femmes et hommes, définis depuis notre naissance à un point tel que nous ne faisons plus la différence entre nos goûts réels et nos goûts de circonstances, téléguidés par une société, avec notre accord distrait, qui nous dicte, qui et comment, nous devons être. Un être sur le chemin de la conscience n’a pas besoin d’une nouvelle définition dont la plupart se réclament ce qui signifie en passant que nous sommes vraiment très très nombreux à être des êtres d’exception conforment aux caractéristiques proposées. Dès lors comment se fait-il qu’il nous soit impossible de vivre une relation heureuse et de trouver son chacun et sa chacune ? 

C’est qu’il nous manque la maturité de comprendre que l’ouverture de conscience et un pas vers l’inconnu, loin de tous nos repères habituels.  C’est une remise en cause de tous nos choix, nos goûts. C’est l’apprentissage de qui on est dans le dénuement complet de toutes nos croyances envers nous-même.  Un être en route vers la conscience se dépouille de toutes suggestions pour se découvrir dans son unicité, son altérité, dans sa vérité de l’instant. Car nous sommes évolutifs en permanence. Vivre en conscience c’est se regarder soi-même en silence face à chaque situation de notre vie, petites ou grandes. Sans jugement aucun. C’est être dans l’accueil de ce que nous sommes. On ne veut plus être défini par quiconque, pas plus que par soi-même, car on a entraperçu notre infinitude. Les définitions  en plus d’être limitantes, génèrent des attentes et donc des déceptions. Quand on s’ouvre à la conscience on renonce aux clichés convenus car on se libère du besoin d’être reconnu par autrui.  On s’accorde sa propre reconnaissance. 

Par ailleurs, dans une histoire d’amour, car c’est bien de cela dont il s’agit in fine, on oublie toujours l’essentiel, qui est la relation.

Sauf erreur de casting majeur, ce qui peut toujours arriver, le problème n’est pas de savoir comment est l’autre, ni de définir comment on veut qu’il soit, en le réduisant à une sorte de  produit de supermarché, idéalement porteur d’une étiquette signalant ses propriétés et autres qualités, mais quelle relation on souhaite et comment on veut la nourrir pour qu’elle vive. 

Pourquoi peut-on rouler à plusieurs sur une même route sans accidents ? Parce que chaque automobiliste veut rester en vie et prend garde, dans sa relation aux autres usagers, aux  actes qui peuvent entrainer des blessures à soi et aux autres.

Sommes-nous capables dans notre manque de reconnaissance de nous-même, et donc dans notre peur de n’être pas reconnu, entendu, d’adopter en tout temps un comportement qui ne soit pas blessant pour soi et pour l’autre ?

Quand on y parvient pas, sommes nous capables d’accueillir ce qui nous apparaît comme une faille ?

Sommes-nous capables de comprendre que chacun tour à tour exprime ses peurs, ses colères sans qu’elles soient destinées à l’autre ?  Ne sommes-nous jamais en colère quand nous vivons seuls ?  Auprès de qui alors déversons-nous notre ire ? 

Ne pouvons-nous en faire autant quand nous sommes deux ? Et si d’aventure nous nous laissons déborder par nos émois, ne pouvons-nous nous excuser ou trouver une parade pour nous éloigner et épargner l’autre ? Comment faisons-nous face à un collègue de travail, un client ???

Comment se fait-il que nous ne semblions pouvoir considérer la personne que nous aimons comme un ami auquel nous tenons particulièrement ? Au premier nous accordons quand du second nous exigeons.

Et quand c’est l’autre qui se laisse déborder par ses émotions, ne peut-on pas comprendre que cela ne nous concerne pas et chercher à l’aider comme nous le ferions pour un ami plutôt que de se sentir et se montrer indignés ?

Sommes-nous assez honnêtes pour regarder en face ce qui nous prive réellement d’une relation d’amour plutôt que de se complaire dans le leurre  facile de définitions de soi et de l’autre flatteuses autant que nuisibles ?

Sommes-nous capables de nous avouer à nous-même notre peur d’aimer ?

Là est la vraie question.

Quand on apprend à être en toute sincérité, alors on sait regarder l’autre avec la même bienveillance que celle que l’on s’accorde et on sait que chaque jour « la relation » participe à notre évolution. 

Et s’il devient préférable de sortir de la relation, c’est encore elle qui nous apprend à nous respecter, à dépasser « l’attachement » pour nous libérer de ce qui nous est néfaste.

L’autre alors n’est pas à blâmer, il est seulement à quitter.

La rupture est aussi l’opportunité de faire la différence entre l’attachement à la relation même inconfortable et l’amour pour l’autre.

Aimer demande beaucoup d’honnêteté et de bienveillance  envers soi-même.  L’amour est sans doute le plus grand enseignant. Celui qui nous révèle le plus à nous-même.

Être en conscience n’est pas se vêtir d’un costume taillé pour la grande distribution. Ce n’est pas quitter une image pour une autre.

Être, c’est être. Ni ceci, ni cela. Juste être. 

Angélica Mary.

Crédit photo Laurence Régnard Fradin.

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