On me demande souvent comment donner son avis sans juger, et comment faire pour ne plus juger.

Juger, c’est parler de l’autre, de soi, des choses, des situations, de tout et tous, dans les manifestations ou représentations de tout et tous. Donner son avis sans juger, c’est parler, de notre ressenti. Ce qui se passe en soi face à ceci, cela, face à l’autre, aux autres.

Le jugement attribue une valeur et  porte sa condamnation en lui. Le ressenti exprime une émotion, une compréhension de soi.

C’est beau, c’est laid, c’est cher, c’est triste, c’est ceci, cela, il est ceci, cela… sont autant de jugements. On parle de l’autre, du travail d’autrui, d’un spectacle, d’une situation.

J’ai ressenti de la tristesse,  je me suis ennuyé, j’ai aimé, j’ai ressenti de la colère, je suis bouleversé, je ne m’y suis pas retrouvé, j’ai été déçu… tout cela parle de soi. De soi face à l’autre, face à un spectacle, un travail, une situation.

Est-il nécessaire de juger ?

Que cherche-t-on à faire en jugeant l’autre ? Nous observons-nous suffisamment pour comprendre ce qui se joue en nous quand nous jugeons ? Qu’apporte un jugement à part de la souffrance le plus souvent à celui qui en est le sujet ? Change-t-il quoi que ce soit à une situation ? Quelle sorte d’expert sommes-nous pour juger tout et tous en permanence ? Quel bourreau de soi-même sommes-nous pour nous méjuger si souvent ?

Avez-vous remarqué comme le jugement sert souvent de « liant » quand on veut se rapprocher de quiconque, créer une sorte d’amicale complicité ? On le fait au détriment de quelqu’un ou de quelque chose.

Comme si le fait de juger avait le pouvoir de nous présenter en personne spéciale, différente, supérieure, certifiée « personne de goût », « personne de choix » à l’intelligence acérée. Le jugement sert bien  à créer de la complicité en divisant, en excluant ceux qui en font les frais à leur insu le plus souvent.

Ne peut-on créer une connivence en parlant de ses émotions ou de ce qui les suscite ? Avons-nous peur de nous dévoiler ? Avons-nous peur d’entendre les émotions de l’autre ? Nous sentons-nous vraiment grandi en jugeant, ou juste mieux dans notre peau et notre vie ? Est-ce que cela nous permet d’avancer ?

On se rit des autres en disant que ce n’est pas méchant. Est-ce une façon d’être bienveillant ? Créons-nous ainsi un mieux-être à celui qui est le sujet de nos blagues ou critiques acerbes ?

N’est-ce pas là une forme de déni de nos attitudes peu amènes ? La bienveillance consiste selon moi, à rire avec les autres plutôt que de rire des autres.

Nous jugeons à longueur de temps, toute chose, tous autres et soi aussi, sans même en avoir conscience tant c’est un fonctionnement ancré dès notre plus jeune âge. Chacun en souffre et pourtant chacun le perpétue.

Est-ce difficile d’arrêter de juger ? Comment fait-on ?

On le décide. Un jour, on prend la décision de cesser de juger comme on prend la décision de se mettre au sport, de revoir son alimentation ou toutes autres habitudes qu’il nous semble nécessaire de changer.

On n’y parviendra pas instantanément en permanence. On va se heurter à ceux qui se rassuraient en jugeant les choses et les autres en notre compagnie. Quand dans une relation, à deux ou plusieurs, l’un change de comportement, l’autre, les autres se sentent rejetés. Cela les invite à s’interroger sur ce comportement dont celui qui s’éloigne ne veut plus. Cela les remet donc en cause. Or, si le jugement est presque un automatisme et se glisse dans chacun de nos actes, de nos regards sur tout et tous, il est aussi une sorte d’évitement pour celui qui l’émet. Tant que nous parlons des autres, nous n’avons pas à parler de soi, à nous dévoiler. Surtout, nous n’avons pas à affronter nos peurs, toujours à fleur, prêtes à nous envahir, nous paralyser, de ne pas être « comme il faut », et donc d’être rejeté, jugé.

On fait ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse dans une sorte de mouvement défensif. On tente de se montrer plus fort, plus grand, plus intelligent, supérieur en somme, avant que l’autre n’ait eu le temps de nous juger. Nous sentons-nous mieux pour autant ?  Non bien sûr. Notre peur du rejet est toujours là. Tellement présente, que nous avons érigé des murs tout autour de nous et que nous ne faisons même plus la différence entre nos jugements et nos ressentis. Faites le test, demandez à quelqu’un qui est triste ou en colère ce qu’il ressent. La plupart du temps, la personne vous répondra en parlant de la situation ou de l’autre mais pas de ce qui se passe au fond d’elle-même, pas des émotions que cela a réveillé.

Parler de soi, de cette part intime de soi qui sent, ressent, s’émeut, tremble, aime, nécessite de s’aimer soi tout entier. Si on ne s’aime pas, on a peur de soi autant que des autres. On a peur de se retrouver seul face à soi-même et de découvrir un être qui ne nous convient pas, nous déplaît et que les autres nous voient aussi ainsi. Les jugements que l’on porte sur autrui sont souvent ceux que l’on porte sur soi-même. Il en va de même des jugements que l’on croit que les autres portent sur soi. Aucun de nous ne peut penser valablement que quiconque le regarde, le juge sot, si soi-même on se juge ou se sait intelligent. Ce que l’on croit que l’autre pense de nous, n’est qu’une projection des jugements que l’on porte sur soi-même. De la même façon, les jugements que l’on porte sur autrui sont bien souvent ceux que l’on se porte à soi-même. Juger l’autre est une façon erronée de s’éloigner des jugements que l’on porte sur soi. Une vaine tentative de se rassurer et de se valoriser à nos propres yeux. Quand nous émettons un jugement sur quelqu’un  auprès d’une autre personne ou au sein d’un groupe et que chacun valide ce jugement, alors cela signifie que nous sommes différents du jugement porté. 

Imaginons par exemple que nous trouvons nulle notre façon de nous vêtir. Si on rit avec d’autres, de la façon de se vêtir d’un quidam, c’est qu’alors, soi-même on s’habille bien et à tout le moins, mieux. Ainsi on cherche à se rassurer dans les rires de ceux qui jugent avec nous, mais à nos propres yeux cependant, le problème n’est pas réglé. S’il l’était, nous n’aurions plus de raison de juger. Cela nous serait égal. 

De même, si nous nous sentons offensé par une situation, alors c’est que nous portons un jugement. L’offense est provoquée par un comportement, des mots que l’on juge offensants. Or l’important n’est pas de savoir si une chose, des mots, une situation sont offensants ou non, mais ce qui se joue à l’intérieur de soi à ce moment précis, pour le réparer et ne plus se sentir blessé ou pour éviter ce genre de situation à l’avenir. On ne peut pas empêcher le soleil, mais on peut ne pas rester exposé à son rayonnement plus que de raison sans protection. Si je ne comprends pas que ma peau, mon corps ne sont pas faits pour rester exposés au soleil, alors je ne saurai comment éviter la brûlure. On ne changera jamais les autres, on ne pourra jamais éviter toutes les situations susceptibles de se présenter à nous.  Et c’est heureux, car chaque chose, chaque être sur notre chemin sont  porteurs d’un message dont ils ignorent tout eux-mêmes et que nous sommes seuls à pouvoir découvrir. Pour cela nous devons nous choisir chaque jour, nous accueillir dans tout ce que nous sommes, apprendre à nous aimer soi-même, s’accepter tout entier, pour ne plus avoir peur de ne pas être aimé par autrui et d’être rejeté.

On peut s’aimer suffisamment pour n’avoir plus besoin de l’assentiment d’autrui. Les jugements que nous formulons contre autrui le sont en fait contre nous-même. C’est en cela qu’ils nous sont toxiques. Le comprendre est faire un grand pas vers soi autant que vers les autres.

Pour plus de facilité et ne pas blesser ou augmenter les peurs de ceux avec qui nous critiquions allègrement jusqu’à ce jour, on peut commencer par exemple, par dire en souriant à notre entourage, qu’on s’est donné l’objectif de ne plus juger. 

On peut inviter les autres à en faire autant quelques jours, et le prendre comme un jeu. Si on ne peut, ne veut pas inviter notre entourage à participer, si on ne veut pas expliquer notre changement, ou si notre entourage ne veut pas participer, il suffit chaque fois que quelqu’un porte un jugement sur autrui en notre présence de répondre : « Chacun fait comme il peut et veut. »  « Et si nous parlions de nous plutôt, de notre soirée, week-end…. ? » 

Le crocodile n’est pas méchant, ni gentil. Il est un crocodile. Nous le jugeons méchant ou dangereux du fait de la peur qu’il nous inspire. Peur qu’il ne nous aime pas et nous fasse mal, ou nous aime trop mal, d’une façon qui n’est pas à notre goût et nous anéantisse.

Mais nous n’avons rien à craindre de lui si on ne s’expose pas à son appétit ou n’entre pas sur son territoire imprudemment. 

C’est très symbolique de nos relations aux autres. On veut qu’ils nous aiment, on a peur qu’ils nous blessent. Alors on les catégorise dans les gentils ou les méchants, les bons ou les mauvais, ou autres, selon les situations dans lesquelles on les côtoie, famille, amis, travail…

Il suffirait au contraire d’apprendre de chacun qui nous sommes, non pas par ce qu’ils nous disent, mais par l’observation de nos réactions, de nos capacités du moment et de nous aimer assez pour nous éloigner de ce qui nous blesse en attendant peut-être d’être assez construit, assez prêt,  avant de nous y frotter de nouveau. On ne changera pas le crocodile mais on peut s’en tenir éloigné ou adapter notre approche pour qu’elle soit sans danger pour l’un et pour l’autre.

Chacun se dit ou se pense tolérant, bienveillant, ouvert, alors que chacun est jugeant par  peur, manque de bienveillance et d’amour envers soi-même.

Accueillons-nous tout entier, dédramatisons.

Vivre en conscience et renoncer au jugement sont les premiers pas vers la spiritualité.

Renoncer au jugement, implique d’être conscient de nos propos et de leurs motivations profondes. 

Apprenons  à « être » en toute légèreté et à laisser « être ».

Texte et photo – Angélica Mary.

Pin It on Pinterest