Tout désir, ou attente, est source de frustration en ce sens qu’il est défini, même si c’est plus ou moins clairement.

Une attente crée une tension de tout notre être vers la chose attendue que ce soit « par » nous ou supposément « de » nous.

Il y a les choses que nous attendons d’autrui, de la société, de la vie et les choses qu’autrui, la société, supposément,  attendent de nous. 

Supposément, car comme tout le reste, tout vient toujours de l’intérieur vers l’extérieur et non le contraire, ce qui signifie que les attentes des autres envers nous-mêmes sont avant toute choses nos propres attentes envers nous-même et envers autrui.

Nos attentes envers autrui, qu’il s’agisse d’un individu de la sphère privée,  professionnelle, de la société dans son ensemble ou de la vie en général et source de frustration car elles définissent une chose, une attitude censée nous apporter une satisfaction. Cette gratification est totalement indissociable de l’objet de l’attente, de l’attente elle-même.

Nous subordonnons notre joie, notre plaisir, notre réussite à un résultat à peu près clairement fixé ou au contraire minutieusement défini. Si d’aventure le résultat n’est pas tout à fait conforme à nos attentes, nous passons à côté négligemment et perdons en même temps toute chance de satisfaction complète.

Si nous attendons un cadeau précis pour notre anniversaire, une manifestation particulière d’un proche, nous lui aurons adressé quelques signaux dans ce sens ou carrément dit notre souhait dans le meilleur des cas. Parfois même nous espèrerons qu’il devinera comme un devin, sans le moindre indice. Si le cadeau qui est offert au bout du compte n’est pas celui espéré, alors, même si en d’autre temps nous l’aurions apprécié, nous en concevrons une déception plus ou moins conséquente en oubliant l’essentiel. On nous a fêté, on a pensé à nous avec affection et on a voulu nous faire plaisir, que le cadeau ou la surprise soient ou non maladroits en tout cas différents de celui attendu, désiré.

Si nous n’avons aucune attente, a contrario, toute manifestation nous réjouira.

De même, chaque jour nous adoptons des comportements, éloignés de nos aspirations profondes, convaincus que telle doit être notre attitude pour répondre aux attentes de la société, de notre employeur, de notre famille.

Or la société n’est que la somme de chacun d’entre nous. Si la société attend quoi que ce soit de chacun cela ne signifie-t-il pas que chacun attend la même chose de lui–même et des autres qui constituent cette société ?

Comment imaginer les attentes  de notre famille, de nos amis envers nous-même, si nous n’avons pas nous-même ses attentes envers nous-même que l’on nomme « obligations » le plus souvent, mais pas seulement ?

Qui nous oblige à nous fixer pour but d’avoir une maison, un conjoint (e), des enfants, un labrador, un break, des vacances à la mer et des séjours à la neige ?

Pourquoi nos rêvent ressemblent-ils tellement à celui du voisin ? Pourquoi sommes nous à ce point frustrés de ne pas pouvoir vivre de la même façon que tous autres ? Est-ce pour cela que nous sommes en vie, sur cette planète ? 

C’est ainsi que l’on conçoit la vie car on ne s’imagine pas qu’il puisse y en avoir d’autres sortes ou qu’on ne sait pas comment faire pour en vivre une autrement. On a peur de ne pas être « normal » si on ne se conforme pas à l’ensemble. Quelques uns y parviennent bien sûr. Il s’émancipe de ce diktat que chacun s’impose à soi-même. Cela reste cependant un parcours aussi tentant qu’effrayant pour le plus grand nombre. Quelque chose du domaine du fantasme, pas très sérieux, pas la vraie vie… 

Ceux qui nous aiment nous aiment tel que nous sommes ou ne nous aiment pas. Aimer ne saurait être offrir à quiconque l’ensemble de nos attentes et de lui demander d’y répondre. C’est un élan de soi vers l’autre pas une liste de courses.

Quand il s’agit des attentes formulées par notre employeur, soit elles font parties du contrat signé soit elles correspondent à ce qu’on suppose qu’on attend de nous en échange d’autre chose que nous attendons de lui.  Sa reconnaissance par exemple quelle que soit la façon dont on souhaite qu’elle se traduise, pour nourrir une ambition soit par peur d’être insuffisant et remplacé.

Simplement là encore, il s’agit d’un leurre. En quoi aurions nous besoin d’être reconnu plus particulièrement si nous nous reconnaissons nous-même et si nous respectons les termes du contrat ? Parce que la plupart du temps, nous ne nous accordons aucune reconnaissance réelle. L’autre a toujours mieux que nous. De manière complexe on se met en compétition avec quelqu’un qu’on estime pas toujours mieux que nous mais qu’on pense qui a plus de chance que nous dans la vie, une meilleure place que la nôtre de manière injustifiée.

Chaque geste des uns et des autres, chaque appréciation est censée nous reconnaître comme quelqu’un de particulier, et surtout reconnaître les efforts que nous faisons, cependant que si on nous interroge sur ce désir on répondra qu’il est celui de tous. Être différent comme tout le monde en somme.

Pourtant si on réfléchit, la reconnaissance de nos efforts signifie que ce que nous offrons, et manifestons est une contrainte, plus ou moins consciente, et non un don librement consenti. Là où il y a effort, contrainte, le plaisir n’est pas. Si l’effort est joyeux, il n’a pas besoin d’être reconnu puisque nous nous en sommes nourris.

La réalité est que nous sommes en lutte contre nous-même et aussi contre les autres au bout d’un temps,  chaque fois que l’on renonce à faire ce que nous souhaitons  pour répondre à ce que nous pensons que les autres attendent de nous et que nous considérons comme un devoir auquel nous devons nous soumettre.

Bien sûr, nos croyances concernant les attentes que d’autres auraient envers nous-même  crée des relations faussées.  Car alors que nous allons nous efforcer de satisfaire des attentes non exprimées, nous allons les créer. Celui qui va être ainsi satisfait sans rien avoir demandé va peut être revoir son niveau d’exigence. De fil en aiguille nous nous sentirons de plus en plus « obligés de ».  La pression sera de plus en plus forte.

Comment sortir de cela alors que c’est ce que nos parents et autres relations nous ont transmis, qu’ils avaient eux-mêmes reçus de leurs parents et autres relations avec les meilleures intentions et qu’à notre tour nous avons cru ce mode de fonctionnement comme allant de soi et que non content de nous y conformons à notre tour  nous le transmettons quand nous ne l’imposons pas purement et simplement ?

C’est ainsi que chaque fois qu’il est question de changements sociétales, chacun attend de l’autre qu’il bouge le premier.

Parce que nous nous sommes habitués à penser les attendes réelles ou supposées des autres envers nous-même et en avons fait des obligations avant d’avoir envers tous les autres ces mêmes attentes.

En cela les attentes ou désirs sont aliénants et source de frustration.

La seule solution pour sortir de ce cercle infernal, est de renoncer, de soi à soi, et de soi envers les autres à toutes attentes. Cela revient à renoncer à tout contrôle exercé tant sur soi que sur autrui, et de manière plus générale sur la vie en prenant conscience qu’il s’agit d’une illusion totale, individuelle autant que collective. Personne ne peut contrôler les aléas de la Vie.  Personne n’a rien à attendre de personne au sens où personne n’a rien à exiger de personne pas même de soi-même. Chaque attente est une insupportable pression que nous nous imposons et tentons d’imposer aux autres, à ceux que nous aimons ou pensons aimer autant qu’à tous autres.

Alors pourquoi semblons nous si concernés par les  attentes réelles ou supposées des autres ? Parce qu’elles nous servent de fil conducteur. Elles nous servent aussi de justification à nos « vraies fausses » révoltes, à nos névroses, à nos frustrations, et à tout ce que nous n’osons pas.

Au lieu d’accueillir nos peurs d’avancer seul dans notre propre direction, nous nous inventons des obligations contractées auprès des uns et des autres qui en ignorent tout la plupart du temps. 

Ce faisant, nous nous mentons à nous-même, et nous empêchons de vivre ce qui nous anime par peur de l’inconnu et de sa vastitude. Sortir des chemins baliser et aller sans boussoles.  Qui veut réellement de cette liberté là ? Celle qui nous laisse libre d’aller en toute responsabilité, sans référence ? Libre d’inventer une toute nouvelle façon de vivre en toute indépendance ? Nous serions nombreux à le faire si réellement nous le voulions. Nous sommes seuls à nous en empêcher.

Cette vie qui nous est offerte, comme chaque instant que nous vivons ou pas, est unique. Chacun de nous est unique. Nous sommes de passage. Que souhaitons-nous faire de ce passage ? Souhaitons-nous nous poser en victime de la vie ou l’embrasser et la vivre en accueillant et restant offerts tout entier à tout ce qu’elle a à nous offrir ?

Oserons-nous cesser de vouloir la vie des autres, ou comme celle des autres, pour être. Être notre chemin, être notre vie. 

Juste être.

 Angélica Mary.

Crédit photo – Cyrille Lubin

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