Il me vient ce matin que lorsqu’on prend conscience de notre réelle nature, que l’on cesse enfin de s’identifier à notre corps, notre nom, notre rôle social, alors on commence à réaliser que tout ce qui se joue dans notre vie nous dépasse.

De même que l’être que nous sommes, dépasse les limites de notre corporalité, les mots que je reçois ou ceux que je prononce, dépassent ce « moi » que je crois être.

Cette réflexion m’est venue lors d’une conversation avec des amis dont une qui s’étonnait de sa résistance parfois à être remerciée. En fait, quand on remercie, ce n’est pas tant la personne que l’action, l’acte, les mots qu’elle a dit. Il en va ainsi de toutes paroles, de tous actes que l’on fait. Lorsque l’on dit quelque chose à quelqu’un, notre propos nous échappe. Celle ou celui à qui il est destiné, s’en empare et l’entend selon ce qu’il peut ou veut, en fonction de son état émotionnel de l’instant, de son histoire, de son éducation, ses croyances… et de tant d’autres choses.

Si la personne est suffisamment ouverte sur cette autre dimension, celle de notre « Soi » alors ce qui s’exprime entre les deux, est ce qui doit l’être, ni plus ni moins.  C’est à dire que chacun, à ce moment là très précisément est l’acteur de ce « Soi » qui sait très ce qui est nécessaire à l’évolution, la compréhension de chacun, autant celui qui s’exprime que celui auquel est destiné le propos, ou l’acte tout pareillement. L’intelligence créatrice est à l’oeuvre.

Quand l’un au moins reste cantonné à l’expression de son moi egotique, l’expression de l’intelligence créatrice est bloquée. D’où l’importance du lâcher prise et de l’ouverture de nos consciences. Lâcher prise c’est agir dans l’indifférence du résultat, et aussi, par-delà nos contingences quotidiennes, nos croyances, nos certitudes aliénantes. Cela peut paraître une hérésie dans le cadre de nos éducations, de nos conceptions de la vie, de nos jugements et plans. Il en est pourtant ainsi, dans cette autre dimension qui est aussi la nôtre, bien plus que l’illusion dans laquelle nous nous débattons chaque jour et que nous avons tant de mal à percevoir. Si nous posions des actes et laissions le Grand Oeuvre avoir lieu, nos vies s’en trouveraient tellement simplifiées. Mais c’est qu’alors notre évolution serait plus que bien avancée, et sans doute n’est-il pas encore temps. Cela peut paraître le privilège de quelques rares individus juchés en haut d’une montagne ou perdus au cœur d’une forêt impénétrable, loin de toutes réalités matérielles. Rien n’est plus faux. C’est un choix au même titre que celui d’aller courir, de faire tel ou tel autre sport, de se livrer à une quelconque passion, ou de regarder son quotidien comme un choix irréversible, dépourvu de la moindre option possible.

Donc quand quelqu’un s’adresse à nous, nous nous emparons de son propos. Nous le dépossédons de la substance qu’il y a mise et y mettons ce que nous avons besoin d’entendre, ce que nous souhaitons, ou choisissons… Tout dépend de l’état d’ouverture de notre esprit au moment où l’échange à lieu. 

Si nous sommes coincés dans notre drame quotidien, dans notre besoin presque vital  d’être assuré de notre propre importance au-delà duquel nous ne savons exister,  l’échange peut prendre des proportions diverses selon le degré de notre émotivité de l’instant, mais ne nous apportera pas, dans ce même instant, la connaissance dont il est porteur malgré lui.  Nous resterons ignorant de sa substance réelle et c’est ainsi que la situation devra se répéter jusqu’au jour où le message réel parviendra jusqu’à notre entendement. Si au moment de l’échange, notre ouverture est à son paroxysme alors nous entendrons le message réel du propos qu’ignore celui qui l’émet en réalité. Car personne d’autre que nous, et plus encore notre « Soi » ne sait là où nous en sommes et ce que nous avons à apprendre, voire à intégrer. L’apprentissage comporte trois phases, la découverte, la compréhension et  enfin l’intégration. C’est cette dernière phase qui nous permet de vivre vraiment selon les concepts appris. Tant que nous n’avons pas intégré la connaissance, elle nous échappe.

Nous ne voyons que leur surface, cette part identitaire, et encore la voit-on à travers le prisme de notre personnalité egotique, c’est à dire avec les yeux de l’illusion.  

Ce qui est vrai pour les propos entendus, échangés, ou pour les actes, est également vrai dans notre perception de l’autre.

De nombreuses formules assertives nous expliquent que nous rencontrons les personnes qui nous sont destinées.

Chacun entend là ce qu’il souhaite. Peut-être pour un grand nombre que la personne qui correspond à notre vison de l’amour existe et que la vie va nous faire emprunter le même chemin qu’elle, et que cette personne nous apportera tout ce qu’on attend de la vie.…. Là encore tout dépendra, de la façon dont on rentrera en relation avec elle, et aussi quelle part de nous lui fera face. Si c’est la personne egotique, alors nous allons regarder l’autre à l’aune de nos rêves et attentes. La déception face aux attentes non satisfaites, mettra possiblement fin, plus ou moins douloureusement à cette idylle sans même que nous ayons pris conscience que nos attentes n’engageaient que nous et non l’autre qui n’en avait sans doute pas la moindre idée. 

Si nous sommes en état d’ouverture de conscience, alors nous comprenons que celui, celle que nous regardons est une projection de nos fantasmes. Ce n’est pas tant lui ou elle que nous voyons quand nous le, la regardons mais celui, celle qui correspond à la rencontre qui nous était nécessaire à la prise de conscience de notre propre évolution et de notre future progression.

L’autre par ce que nous percevons de ses manifestations, nous permet de nous dévoiler à nous-même. Nous lui attribuons souvent la paternité de nos prises de conscience, de nos émois, alors qu’il est, en quelque sorte, comme  le bain de révélateur dans lequel trempe la pellicule avant qu’apparaissent les images.  La présence de l’autre, nous permet de projeter ce qui est nécessaire à notre progression. Souvent notre interlocuteur est le premier surpris par notre perception de sa personnalité.  Pourtant, si nous sommes parfaitement ouverts au moment du face à face, ce que nous percevons qui nous est dévoilé par l’intelligence créatrice, est non seulement ce qu’il nous faut pour notre propre évolution et conscience de soi, mais aussi pour la prise de conscience d’une dimension de notre interlocuteur par lui–même, dont il ignore tout à cet instant.

Il y a donc, si les deux sont totalement dans le lâcher prise, et s’il s’agit de la rencontre des « Soi » une possibilité unique pour chacun de se rencontrer soi, tout en rencontrant l’autre dans son authenticité non encore révélée, qui prendra naissance par cette rencontre.

Texte et photo : Angélica Mary

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